
Imaginez un espace où les femmes qui portent des combats peuvent enfin poser leur charge. Un espace où personne ne vous demande ce que vous faites pour les autres, mais ce que vous faites pour vous. Un espace où dire « je suis fatiguée » n’est pas une faiblesse, mais un premier pas vers un leadership plus fort et plus durable.
C’est exactement ce que nous avons créé le 29 mai 2026 à Ouagadougou, avec le soutien du Fonds Pananetugri : un cercle de parole Bien-Être autour du thème « Prendre soin de soi pour mieux diriger : santé mentale, leadership et militantisme ». Quinze jeunes filles et femmes engagées (militantes féministes, leaders communautaires, défenseuses des droits…) ont répondu présentes. Non pas pour organiser une action, rédiger un rapport ou planifier une campagne. Mais pour faire quelque chose qu’elles font rarement : se mettre au centre, parler d’elles, s’écouter les unes les autres.
Ce cercle de parole Bien-Être, qui s’inscrit dans le cadre de notre projet Renforcer Inspirer Soutenir Eduquer (RISE), est né d’un constat simple et pourtant trop souvent ignoré : la santé mentale des femmes engagées est encore peu abordée dans le militantisme féministe. On parle de stratégie, d’impact, de mobilisation, rarement de l’état intérieur de celles qui portent tout cela. Or une militante épuisée abandonne. Une leader qui ne prend pas soin d’elle finit par n’avoir plus rien à donner. Et un mouvement qui néglige le bien-être de ses membres construit sur du sable.
L’activité a débuté par une signature de la charte de bienveillance, de confidentialité, d’écoute. Le signal était clair dès le départ, ici, on est entre nous, on est en sécurité, on peut tout dire. Et les participantes ont tout dit.
Les charges émotionnelles portées en silence depuis des mois. La difficulté de concilier engagement militant, vie professionnelle et responsabilités familiales. L’épuisement qu’on cache parce qu’on se doit d’être forte. La solitude de certains combats. La culpabilité de s’accorder du repos. La peur de décevoir quand on dit non. Au fil des échanges, la salle s’est transformée. Les voix ont tremblé. Des larmes ont coulé. Mais aussi et c’est peut-être le plus beau des mains se sont tendues, des regards bienveillants se sont croisés, des mots justes ont été posés au bon moment. La plus jeune participante avait 17 ans. Certaines avaient le double. Et pourtant, toutes se reconnaissaient dans les mots des autres.
La phrase qui a tout changé
Au cœur des échanges, une réflexion a surgi et s’est imposée comme une évidence que personne n’avait encore formulée ainsi : « Ne pas dire non aux autres, c’est souvent dire non à soi-même. » Cette phrase a fait l’effet d’un miroir. On la reconnaît toutes, cette mécanique silencieuse. Dire oui à une réunion supplémentaire parce qu’on ne veut pas décevoir. Dire oui à une urgence qui n’est pas la nôtre parce qu’on se sent responsable de tout. Dire oui au mouvement, à la cause, aux autres et quelque part, sans même s’en apercevoir, se dire non à soi-même.
Elle a ouvert une discussion profonde et libératrice sur cinq réalités que les femmes engagées vivent mais évoquent trop rarement :
- Le droit au repos : pas comme une récompense qu’on mérite, mais comme un besoin fondamental
- La gestion de la culpabilité : ce sentiment tenace qui accompagne chaque moment pris pour soi
- La fixation des limites : savoir jusqu’où on peut aller sans se perdre
- La préservation de la santé mentale : la traiter avec autant de sérieux que la santé physique
- Le soin de soi comme pratique légitime : non pas un luxe réservé à celles qui ont le temps, mais un droit pour toutes
Des engagements pris à voix haute
En fin de journée, chaque participante a pris un engagement personnel. Pas des grandes résolutions abstraites mais plutôt des promesses concrètes, sincères, prononcées à voix haute devant le groupe.
« Je prends l’engagement de faire de mon bien-être une priorité. »
« Je m’engage à ne plus donner plus que je ne reçois. »
« Je célébrerai chaque réussite personnelle, même la plus petite. »
« Je décide de croire en mes capacités et de me donner les moyens pour réussir. »
« Je m’engage à faire la paix avec moi-même pour un futur meilleur. »
Ces phrases peuvent sembler simples à lire. Mais pour des femmes habituées à s’effacer, à minimiser leurs besoins, à toujours passer après, les formuler à voix haute, devant d’autres femmes qui les reçoivent sans jugement, c’est déjà une transformation.
Prendre soin de soi, c’est aussi un acte féministe
Ce cercle de parole a remis au centre une réalité fondamentale. Celle que le bien-être des femmes engagées n’est pas un sujet secondaire. C’est un sujet politique. Dans nos sociétés, les femmes sont conditionnées à donner, à servir, à s’oublier. Ce conditionnement traverse aussi les espaces militants. On attend des femmes qui se battent pour les droits des autres qu’elles se sacrifient pour la cause, comme si leur propre bien-être était incompatible avec leur engagement.
Ce cercle de parole dit le contraire. Il dit qu’une femme qui se connaît, qui s’écoute, qui sait poser ses limites, est une meilleure militante. Une meilleure leader. Une meilleure alliée pour celles qui l’entourent. Prendre soin de soi, ce n’est pas trahir la cause. C’est la condition pour la porter durablement.
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