À Ouagadougou, le babenda ne se cuisine pas seulement : il se vit. Entre feuilles, riz concassé et poudre d’arachides, une famille transforme un simple repas en moment de partage, de rires et de transmission.

Le babenda est bien plus qu’un simple plat : c’est un mélange généreux de feuilles locales, de riz concassé et de poudre d’arachides. À la fois simple et nourrissant, il représente parfaitement la cuisine burkinabè : une cuisine de partage, d’ingéniosité et de cœur. Chaque préparation est unique, car chacun y met ce qu’il a et surtout, ce qu’il est. Ce matin-là, le soleil de Ouagadougou passait doucement à travers les volets de notre cuisine. Une lumière dorée baignait la pièce, et déjà, une odeur fraîche de feuilles et de terre flottait dans l’air. C’était un matin simple, mais spécial : nous allions préparer du babenda.

Moi, ma mère et mes cousines étions réunies autour des bassines.

– « Fais attention avec le borombourou (feuilles d’amarante), il est amer ! » dit ma mère en nous tendant les feuilles.

– « Moi, je vais m’occuper du bito (feuilles d’oseille) ! » répondit ma cousine avec enthousiasme.

Nous avons ri. Préparer le babenda demande de l’attention, mais c’est toujours un moment de joie.

Nous avons commencé par trier, laver et hacher les feuilles. Dans notre bol, il y avait du borombourou (amarante), du bito (oseille) et du kennedbo (feuilles de cléome, au goût légèrement piquant). Les couleurs se mélangeaient, les textures variaient, et le tout formait déjà quelque chose de vivant.

Chaque feuille avait son caractère : certaines amères, d’autres acidulées. Ensemble, elles créaient une harmonie.

Ma mère nous expliqua que certaines personnes ajoutent d’autres ingrédients pour enrichir le plat : du moringa (feuilles très nutritives), des feuilles de patate douce, de la pâte d’arachide pour plus d’onctuosité, de la potasse, du soumbala (graines de néré fermentées, au goût fort) ou encore du poisson séché pour une saveur plus profonde.

Puis elle ajouta :

– « Tout ça, c’est facultatif. Le babenda peut être très bon même avec peu. »

Et ce jour-là, justement, nous avons gardé l’essentiel : les feuilles, le riz concassé et la poudre d’arachides, qui apportait une douceur légère et une texture agréable au plat.

– « Aujourd’hui, on fait un babenda simple, mais plein d’amour », ajouta-t-elle avec un sourire.

Nous avons continué à hacher les feuilles en discutant.

– « Regardez comme c’est joli ! » dis-je en mélangeant.

– « Oui, mais ne fais pas tomber le bol ! » répondit ma cousine en riant.

Ensuite, nous avons préparé le riz concassé, soigneusement rincé avant d’être ajouté aux feuilles. Le mélange était simple, mais déjà prometteur.

La marmite a été posée sur le feu. Très vite, la cuisine s’est remplie d’une odeur douce et végétale. Même sans les ingrédients supplémentaires, le parfum était riche, naturel et appétissant.

Comme toujours, il y a eu des petits moments imprévus.

Ma petite cousine a versé trop de feuilles d’un coup.

– « Doucement, ça va déborder ! » a lancé ma mère en riant.

– « On fait un babenda géant ! » a répondu ma cousine en plaisantant.

Les rires ont envahi la cuisine.

Le mélange mijotait lentement. Nous restions autour, à observer, remuer, goûter.

– « Le secret du babenda, c’est l’amour qu’on met dedans », nous rappela ma mère. Et nous savions qu’elle avait raison.

Quand le plat fut prêt, nous l’avons servi dans un grand bol. Sa couleur verte était éclatante, et la poudre d’arachides avait légèrement adouci et enrichi l’ensemble. L’odeur était irrésistible.

Nous nous sommes installées pour manger ensemble.

Chaque bouchée était un équilibre entre l’amertume des feuilles, l’acidité du bito et la douceur apportée par la poudre d’arachides. C’était simple, mais profondément satisfaisant.

– « Mmm, c’est vraiment bon ! » dit ma cousine.

– « Tu vois, pas besoin de tout pour réussir », répondit ma mère.

À Ouagadougou, le babenda fait partie du quotidien. On le prépare dans les maisons, on le partage avec les voisins, mais on le retrouve aussi partout dans la ville. Dans de nombreux quartiers, au détour d’une rue ou près d’un marché, de petites étagères et des stands proposent du babenda chaud à toute heure : le matin, à midi et même le soir.

C’est un plat très accessible, à moindre coût, et très apprécié. Que l’on soit pressé ou que l’on cherche simplement un repas réconfortant, il est toujours possible d’en trouver facilement. Cette présence dans les coins de la ville en fait un véritable repère pour les habitants.

Chaque version est différente, chaque main y apporte sa touche, mais l’esprit reste le même.

Ce plat nous rappelle que la richesse ne vient pas seulement des ingrédients, mais du partage.

Nous avons mangé en discutant, en riant, en racontant des histoires. Le babenda est devenu, comme toujours, un moment de convivialité.

En cuisinant ce jour-là, j’ai compris que chaque élément compte. Même les plus simples. Comme dans une famille.

Le babenda, c’est notre culture. C’est notre mémoire. C’est une manière de transmettre des gestes, des valeurs et de l’amour.

Même dans sa version la plus simple, il reste un plat riche de sens.

Le souvenir de ce matin reste gravé en moi : la lumière douce, les odeurs, les rires, les mains dans les feuilles… et la présence rassurante de ma mère. Car au fond, le babenda n’est pas seulement un plat. C’est une histoire que l’on cuisine encore et encore, à Ouagadougou.

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