Quand un produit local raconte nos systèmes alimentaires, nos savoir-faire et notre identité au Burkina Faso

Au Burkina Faso, certains aliments ne sont pas de simples aliments. Ils portent en eux des souvenirs, des habitudes et des savoir-faire transmis de génération en génération. Il suffit parfois de prononcer leur nom pour que des images, des odeurs et des moments de notre enfance remontent à la surface. Le bassi fait partie de ces aliments qui racontent une histoire : celle de notre alimentation, de nos familles, mais aussi de notre rapport aux céréales locales.
Pour certains, il rappelle les petits-déjeuners à la maison, les goûters de l’enfance ou encore les marchés animés de nos villes et villages. Pour moi, le bassi est surtout associé à une période particulière de ma vie : mes années de secondaire et l’internat.
De la 6e à la Terminale, j’ai vécu une bonne partie de mon adolescence loin de ma famille, au rythme des cours, des études, des repas collectifs et de la vie en communauté. Et dans cette vie d’internat, le bassi occupait une place bien particulière. Surtout lorsqu’il était accompagné de lait et de sucre. Nous avions même donné un nom à cette combinaison devenue presque incontournable : le BLS, Bassi Lait Sucre. Mais avant de raconter pourquoi le BLS occupait une place si particulière dans notre vie d’internat, il faut peut-être commencer par une question simple : qu’est-ce que le bassi ?
Le bassi, un couscous de petit mil
Le bassi, également appelé basi dans certaines appellations, est un couscous traditionnel d’Afrique de l’Ouest préparé principalement à partir de petit mil. Sa préparation demande du temps et un véritable savoir-faire. Les grains de petit mil sont d’abord transformés en farine ou en semoule. Cette matière est ensuite humidifiée puis roulée, traditionnellement à la main, afin de former de petits grains ou de petites perles. Ceux-ci sont ensuite cuits à la vapeur, parfois en plusieurs étapes, dans un couscoussier. Derrière cette préparation apparemment simple se cache donc tout un savoir-faire.
Le bassi est un plat que l’on retrouve dans plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest, notamment au Burkina Faso, au Mali et au Sénégal. Les façons de le préparer et de le servir peuvent cependant varier selon les régions, les familles et les habitudes alimentaires. Au Burkina Faso, il témoigne surtout de la place importante qu’occupent les céréales locales dans notre alimentation. Le petit mil n’est pas seulement une matière première. Il fait partie de notre histoire alimentaire et de nombreux savoir-faire liés à sa transformation et à sa consommation.
Le BLS : le goût de l’internat
C’est dans ce contexte que je repense à mes années d’internat. À cette époque, nous n’aurions probablement pas parlé de « systèmes alimentaires » ou de valorisation des produits locaux. Nous étions simplement des élèves, loin de nos familles, qui cherchaient parfois un peu de réconfort après une longue journée. Et ce réconfort, nous le trouvions notamment dans le BLS. Un peu de bassi, du lait et du sucre : voilà une combinaison qui pouvait facilement améliorer notre journée. Après les cours, les études et les différentes activités de la journée, le BLS était pour nous un petit moment de plaisir. Nous mangions, nous discutions, nous plaisantions. C’était simple, mais cela comptait beaucoup. Avec le recul, je peux dire que le BLS nous donnait le moral.
Il nous rappelait aussi, d’une certaine manière, la maison. Car même loin de nos parents, nous retrouvions dans cette préparation quelque chose de familier, quelque chose qui faisait partie de notre environnement alimentaire. C’est peut-être cela aussi, la force des aliments traditionnels : ils nourrissent le corps, mais ils peuvent également nourrir la mémoire.
Le bassi ne se mange pas seulement avec du lait et du sucre
Pendant longtemps, lorsque je pensais au bassi, je pensais presque automatiquement au BLS. Pourtant, cette manière de le consommer ne représente qu’une partie de son histoire. Traditionnellement, le bassi peut être servi comme un véritable repas, accompagné de différents ingrédients. On peut notamment le manger avec une sauce riche en légumes, mais aussi avec des arachides, de la viande ou du poisson. Dans certaines préparations, la poudre de feuilles de baobab peut également être utilisée pour accompagner le plat. Ces différentes façons de le consommer montrent que le bassi peut occuper une place importante dans le repas familial. Il n’est donc pas uniquement une préparation sucrée destinée au petit-déjeuner ou au goûter.
On peut aussi le manger sans sucre et sans lait, accompagné d’une sauce et d’ingrédients salés. Le même produit change alors complètement de caractère. C’est ce qui rend le bassi intéressant : un même produit, plusieurs façons de le préparer, plusieurs façons de le manger et plusieurs occasions de le partager.
Du savoir-faire traditionnel aux nouvelles habitudes alimentaires
La préparation du bassi demande du temps et de la patience. Entre la transformation du petit mil, le roulage des grains à la main et les différentes étapes de cuisson à la vapeur, il y a toute une manière de faire qui s’est transmise au fil du temps. Ce sont ces gestes qui donnent aussi au bassi son caractère particulier. Aujourd’hui encore, certaines personnes continuent de le préparer de manière traditionnelle, tandis que d’autres cherchent des façons plus simples ou plus modernes de le transformer. Cette évolution est intéressante, surtout dans un contexte où nos habitudes alimentaires changent. Au Burkina Faso, nous consommons de plus en plus de produits venus d’ailleurs, alors que nous avons chez nous des céréales comme le petit mil qui peuvent être utilisées de nombreuses manières. Le bassi peut justement être une manière de remettre ces produits au goût du jour. On peut le préparer comme on l’a toujours fait, mais aussi imaginer d’autres façons de le servir, en l’associant à des légumes, à des sauces ou à d’autres produits locaux. C’est aussi cela, valoriser un produit local : ne pas seulement chercher à préserver ce qui existe déjà, mais permettre au produit de continuer à vivre dans nos habitudes alimentaires, y compris sous de nouvelles formes.
Quand un aliment devient un souvenir
Aujourd’hui, lorsque je repense au bassi, je ne vois donc pas seulement un plat à base de petit mil. Je vois mes années de secondaire. Je vois l’internat, mes promotionnaires, les longues journées de cours et les moments passés ensemble. Et surtout, je pense au BLS. À l’époque, nous ne savions peut-être pas que nous participions, à notre petite échelle, à une histoire beaucoup plus grande : celle d’un produit local, d’une céréale cultivée dans notre région et d’un savoir-faire transmis depuis des générations. Nous savions simplement que le bassi avec du lait et du sucre était bon et qu’il nous faisait du bien. Aujourd’hui, je découvre le bassi autrement. Je le vois comme un aliment qui peut être sucré ou salé, consommé avec ou sans lait, accompagné de légumes, d’arachides, de viande ou de poisson. Je le vois aussi comme un produit qui peut inspirer de nouvelles recettes et contribuer à donner davantage de valeur à nos céréales locales.
Finalement, le bassi est bien plus qu’un souvenir d’enfance. Il est une histoire de culture, de savoir-faire, de produits locaux et de transmission. Et pour moi, il restera toujours aussi ce goût particulier de l’internat, celui qui, avec un peu de lait et de sucre, nous redonnait le sourire et la force de continuer.
Le BLS n’était peut-être qu’un simple mélange de bassi, de lait et de sucre. Mais dans nos souvenirs, il est devenu bien plus que cela.
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